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«Ferdinand travaille trop.»   
VTC   

Chaque pore de ma peau devine que le danger approche.
   Q/A par Stéphane Million

Q :
Dans Big, tu parles de Marianne, plus de 120 kilos, qui rencontre Georges,
un marginal au chômage, et dans Ferdinand et les Iconoclastes (FEI), tu
racontes la rencontre de Ferdinand et de ces iconoclastes, comment
passe-t-on des marginaux aux iconoclastes ?
A : C'est l'inspiration, forcément liée aux réflexions que t'inspirent ta vie. La mienne a beaucoup évolué ces derniers temps. Auparavant, j'étais trop engluée dans mon passé pour m'interroger sur les impasses de notre époque. Désormais, je me sens concernée par un no-future qui m'angoisse d'autant plus que j'ai fait des enfants : il est urgent de développer une pensée iconoclaste dans ce système qui nourrit constamment son propre déclin.

Q : Dans ta bio, tu révèles que tu étais une adolescente fugueuse, es-tu
définitivement à la marge de la société ?

A : Depuis une dizaine d'années, je suis sortie du précipice. Aujourd'hui, j'ai trouvé une forme d' équilibre que j'imaginais impossible. Cela dit, la sensation d'être satellisée, en marge de la vie "réelle", que je porte depuis l'enfance, ne m'a jamais complètement quittée. Pas plus que la peur du noir ou celle de la mort. Lorsqu'on glisse dans la marge et qu'on est désarmée, c'est d'abord la peur qui saute à la gorge... Je ressens encore ce sentiment de différence et de fragilité.

Q : Dans ton précédent livre, Où je suis, Agnès réagissait férocement à un
traumatisme d'enfance, là, Ferdinand est affecté par un souvenir d'enfance
lié à son père, quelle est l'importance de ces clashs d'enfance dans la
suite de la vie d'une personne ?

A : Ils sont fondamentaux. Ce sont parfois des bombes à retardement. Il faut alors un miracle pour en sortir vivant.

Q : Tu aimes Lumière d'août de Faulkner, est-ce parce que tu es née en août ?
A : Bonne question... Je crois qu'on en découvre chaque jour sur soi-même grace à ceux qui vous observent - à condition qu'ils vous aiment. Alors, peut-être qu'inconsciemment, ce mois d'aout a amplifié ma fascination pour ce livre. Mais cette écriture incroyable, cette rage, cette puissance... La langue de Faulkner !

Q : Parle-moi de ton "premier amour*" ?
A : Mon premier amour, c'est l'homme qui partage ma vie depuis dix ans -après l'avoir sauvée. Avant, c'est l'obscurité, le malheur, les vomissements, et quelques rares silhouettes bienveillantes qui ont essayé... mais je n'étais pas prête... Premier amour, c'est aussi un court livre de Beckett, un livre fétiche... Lisez, vous verrez bien...

Q : Tu reprenais Piaf, et lançais : "sans amour, on n'est rien du tout", es-tu
amoureuse ? si oui, ça fait quoi de sortir du "goût du néant
*" ?
A : Voir plus haut ! Oui, une amoureuse du genre absolue, et folle...
Le goût du néant... Il faut très, très longtemps pour s'en sortir... et encore plus longtemps pour cesser de penser que ça ne va pas durer, qu'on est forcément condamné.

Q : Ferdinand a-t-il une libido, il semble si froid en amour, si distant avec ses sentiments, en particulier avec Mélissa, son assistante, alors qu’il est marié à Joséphine ?
A : Il en a une et il le prouve : au moindre contact un peu savant, il ne sait plus... où il habite.... En revanche, il a bel et bien une carapace. Il se l’est construite par peur du mensonge, de la trahison, de la perte. C’est un angoissé total derrière une mécanique apparemment sans faille.

Q : Georges (Big), Gabriel (Gabriel), Juste (Où je suis) et désormais
Ferdinand, pourquoi toujours des prénoms ringards, nostalgie ?

A : Aucune nostalgie. Georges et Gabriel portent des prénoms qui sont ceux de leur génération ou de leur milieu social. Juste porte un prénom lourd de sens, qui va contribuer au malentendu et la tragédie d'Agnès.
Quant à Ferdinand, pas ringard du tout justement..... il y a aussi un clin d'oeil à un écrivain important...

Q : Valérie, pourquoi en finir avec le travail ? Le travail ne serait-il donc
pas le propre de l'homme ?

A : Non, vraiment, je ne crois pas. L'homme est né pour avoir de multiples activités, il n'est pas né pour travailler. C'est une partie du débat : qu'est ce que c'est, travailler ? Est-ce exercer une activité rémunérée ? Mais alors, l'art, c'est du travail, par contre, s'occuper d'un enfant, ça n'en est pas ? Le travail tel que l'entendent la plupart des gens n'est pas une valeur adaptée à notre futur, pas plus qu'elle ne l'a été dans un lointain passé. Aujourdhui, on se définit le plus souvent par son travail. La première question qu'on pose à un inconnu, après son nom, c'est : qu'est ce que vous faites comme boulot ? C'est un comportement assez récent au regard de l'histoire de l'humanité !

Q : Ferdinand est-il soixante-huitard ?
A : Il est l'héritier d'une pensée iconoclaste qui s'est développé de manière radicale en 68, au travers des soixante-huitards et plus largement des mouvements underground, en Europe et aux Etats-Unis.

Q : Pour paraphraser un slogan de 68 ("Une pensée qui stagne est une pensée
qui pourrit"), penses-tu qu'une société qui stagne est une société qui
pourrit ?

A : Je me régale avec la plupart des slogans de 68 (j'en profite pour vous conseiller d'acheter "Les murs ont la parole", Tchou éditeur) mais là, on est à la limite de la Lapalissade !

Q : Tu dédies ton roman à Éric, ton mari, grand patron (EMI), quelle est la
part de Ferdinand en lui ?

A : Grâce à lui j'ai observé les logiques de management, et plus largement, d'entreprise. A travers lui, j'ai suivi le parcours d'autres grands patrons. J'ai profité de certaines de ses analyses. Je m'en suis inspirée aussi pour certains traits de caractère de Ferdinand, ce côté talentueux mais complexe, la séduction qu'il exerce sans en avoir toujours conscience, une part de son idéalisme. Mais Ferdinand n'est pas Eric !

Q : Ferdinand se libère par des vols en Cessna, Richard Bronson (Virgin) par la montgolfière, que penses-tu d’Ernesto Bertarelli (même prénom que le Che et G.E.Debord), lui aussi grand patron et homme de défi ?
A : Pas grand-chose. Je ne connais pas bien le sujet, mais il me semble qu’il y a surtout un mega-caprice de milliardaire là-dedans, et un côté “regarde, c’est moi qui ait la plus longue”. Franchement, ça me fout des boutons. Ferdinand ne vole pas pour remporter une coupe, mais parce que c’est seulement là haut, dans le ciel, qu’il trouve un exutoire, qu’il se purge ! Là-haut, il a des pulsions d’oubli et de mort...

Q : La révolution est-elle un loisir de bourgeois ? (Robespierre (avocat), Che
Guevara (médecin))

A : Pour penser la révolution, la construire, la mener, il faut maîtriser le système social au sein duquel on évolue. Il est donc assez logique qu'on trouve à la tête des révolutionnaires un grand nombre de personnes ayant eu accès à la culture et aux étages supérieurs de la pyramide. C'est d'en haut, lorsqu'on touche aux vrais privilèges qu'on démasque le mieux les zones pourries...

Q : Qu'y aura-t-il après l'ère des loisirs, combien de temps peut durer une
société sans travail, donc sans hiérarchie, sans objectifs ?

A : Une société sans travail ? Non, ce n'est pas tout à fait ça. La société qu'imagine Ferdinand, c'est une société dans laquelle le travail revient à une place utilitaire, donc réduite, et cesse d'être une valeur centrale. Ce n'est pas seulement l'ère des loisirs mais aussi l'ère de la culture, de la science, des arts et de la solidarité. C'est une société fourmillante d'activités, donc fourmillante d'objectifs individuels autant que collectifs. Comme ce n'est pas une société anarchique, il y a forcément une forme de hiérarchie, qui est le corollaire de toute organisation.
C'est une utopie sociale compliquée à réaliser, mais peut-être pas impossible !

Q : Tu évoques l'utilisation bénéfique de l'IA et des robots, n'as-tu pas vu
Terminator ?

A : Les robots sont amenés à devenir très autonomes. Comme ils se reproduisent en s'améliorant sans cesse, certains craignent qu'un jour ils décident de se débarrasser d'un homme qu'ils trouveraient dangereux, inutile, voire encombrant. C'est une hypothèse sombre... Je préfère celle selon laquelle les bots sont des creatures IA (Intelligence Artificielle), qui poussent un homme vers l'Intelligence Naturelle... Quoiqu'il en soit, les robots et l'IA font déjà partie de notre vie et il faudra de toute façon compter avec eux, alors, anticipons !

Q : Sérieusement, où en est la recherche sur l'IA ?
A : L'intervention de l'intelligence artificielle dans notre vie quotidienne est déjà si grande qu'on ne le remarque même pas, comme on ne remarque pas l'air. l'IA orchestre les vols des avions (une tache insurmontable aujourd'hui pour un homme), détecte les cellules cancéreuses dans nos corps et dirige vers elles des rayons X avec une précision surréaliste pour les exterminer. L' IA trouve une information sur le Web en une fraction de seconde (un volume de travail qui accaparerait toute la vie d'un homme), etc -les exemples sont innombrables.
Les applications et surtout les progrès en matière d'IA sont constants. Actuellement, l'équipe du MIT (une des meilleures dans la recherche sur l'IA) travaille, entre autres sujets majeurs pour l'avenir de l'humanité, sur la façon de rendre les différents porteurs d'IA (robots) sociables. Ils doivent apprendre à communiquer entre eux pour rendre leur travail plus efficace, or c'est une tâche d'une complexité extrême. Le MIT travaille aussi à améliorer leur compréhension et leur connaissance de l'être humain et de son fonctionnement. Une phase capitale, évidemment. Dans cet objectif, les chercheurs du MIT ont créé le projet "
Open Mind" dans lequel on est invité à participer à l'apprentissage à travers une sorte jeu. (Play a game, make a difference). Allez-y !

Q : As-tu déposé les brevets des inventions de Ferdinand, “Essential gum” et Essential Frangrance” ?
A : Euh, non, je devrais peut-être... et j’utiliserais les bénéfices au profit de la recherche, qui en France est la dernière roue du carrosse !

* Beckett
* Baudelaire


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