Q : Dans
Big, tu parles de Marianne, plus de 120
kilos, qui rencontre Georges,
un marginal au chômage, et dans Ferdinand
et les Iconoclastes (FEI), tu
racontes la rencontre de Ferdinand et de ces iconoclastes,
comment
passe-t-on des marginaux aux iconoclastes ?
A : C'est
l'inspiration, forcément liée aux
réflexions que t'inspirent ta vie. La mienne
a beaucoup évolué ces derniers temps.
Auparavant, j'étais trop engluée
dans mon passé pour m'interroger sur les
impasses de notre époque. Désormais,
je me sens concernée par un no-future qui
m'angoisse d'autant plus que j'ai fait des enfants :
il est urgent de développer une pensée
iconoclaste dans ce système qui nourrit
constamment son propre déclin.
Q
: Dans
ta bio, tu révèles que tu étais
une adolescente fugueuse, es-tu
définitivement à la marge de la
société ?
A : Depuis
une dizaine d'années, je suis sortie
du précipice. Aujourd'hui, j'ai trouvé
une forme d' équilibre que j'imaginais
impossible. Cela dit, la sensation d'être
satellisée, en marge de la vie "réelle",
que je porte depuis l'enfance, ne m'a jamais
complètement quittée. Pas plus
que la peur du noir ou celle de la mort. Lorsqu'on
glisse dans la marge et qu'on est désarmée,
c'est d'abord la peur qui saute à la
gorge... Je ressens encore ce sentiment de différence
et de fragilité.
Q : Dans
ton précédent livre, Où
je suis, Agnès réagissait
férocement à un
traumatisme d'enfance, là, Ferdinand
est affecté par un souvenir d'enfance
lié à son père, quelle
est l'importance de ces clashs d'enfance dans
la
suite de la vie d'une personne ?
A : Ils
sont fondamentaux. Ce sont parfois des bombes
à retardement. Il faut alors un miracle
pour en sortir vivant.
Q :
Tu aimes
Lumière d'août de Faulkner,
est-ce parce que tu es née en août
?
A : Bonne
question... Je crois qu'on en découvre
chaque jour sur soi-même grace à
ceux qui vous observent - à condition
qu'ils vous aiment. Alors, peut-être qu'inconsciemment,
ce mois d'aout a amplifié ma fascination
pour ce livre. Mais cette écriture incroyable,
cette rage, cette puissance... La langue de
Faulkner !
Q : Parle-moi
de ton "premier amour*"
?
A : Mon
premier amour, c'est l'homme qui partage ma
vie depuis dix ans -après l'avoir sauvée.
Avant, c'est l'obscurité, le malheur,
les vomissements, et quelques rares silhouettes
bienveillantes qui ont essayé... mais
je n'étais pas prête... Premier
amour, c'est aussi un court livre de Beckett,
un livre fétiche... Lisez, vous verrez
bien...
Q : Tu
reprenais Piaf, et lançais : "sans
amour, on n'est rien du tout", es-tu
amoureuse ? si oui, ça fait quoi
de sortir du "goût du néant*" ?
A : Voir
plus haut ! Oui, une amoureuse du genre
absolue, et folle...
Le goût du néant... Il faut très,
très longtemps pour s'en sortir... et
encore plus longtemps pour cesser de penser
que ça ne va pas durer, qu'on est forcément
condamné.
Q :
Ferdinand
a-t-il une libido, il semble si froid en amour,
si distant avec ses sentiments, en particulier
avec Mélissa, son assistante, alors qu’il
est marié à Joséphine ?
A : Il
en a une et il le prouve : au moindre contact
un peu savant, il ne sait plus... où
il habite.... En revanche, il a bel et bien
une carapace. Il se l’est construite par
peur du mensonge, de la trahison, de la perte.
C’est un angoissé total derrière
une mécanique apparemment sans faille.
Q : Georges
(Big), Gabriel (Gabriel),
Juste (Où je suis) et désormais
Ferdinand, pourquoi toujours des prénoms
ringards, nostalgie ?
A : Aucune
nostalgie. Georges et Gabriel portent des prénoms
qui sont ceux de leur génération
ou de leur milieu social. Juste porte un prénom
lourd de sens, qui va contribuer au malentendu
et la tragédie d'Agnès.
Quant à Ferdinand, pas ringard du tout
justement..... il y a aussi un clin d'oeil à
un écrivain important...
Q : Valérie,
pourquoi en finir avec le travail ? Le
travail ne serait-il donc
pas le propre de l'homme ?
A : Non,
vraiment, je ne crois pas. L'homme est né
pour avoir de multiples activités, il
n'est pas né pour travailler. C'est une
partie du débat : qu'est ce que c'est,
travailler ? Est-ce exercer une activité
rémunérée ? Mais alors,
l'art, c'est du travail, par contre, s'occuper
d'un enfant, ça n'en est pas ? Le
travail tel que l'entendent la plupart des gens
n'est pas une valeur adaptée à
notre futur, pas plus qu'elle ne l'a été
dans un lointain passé. Aujourdhui, on
se définit le plus souvent par son travail.
La première question qu'on pose à
un inconnu, après son nom, c'est : qu'est
ce que vous faites comme boulot ? C'est
un comportement assez récent au regard
de l'histoire de l'humanité !
Q : Ferdinand
est-il soixante-huitard ?
A : Il
est l'héritier d'une pensée iconoclaste
qui s'est développé de manière
radicale en 68, au travers des soixante-huitards
et plus largement des mouvements underground,
en Europe et aux Etats-Unis.
Q : Pour
paraphraser un slogan de 68 ("Une pensée
qui stagne est une pensée
qui pourrit"), penses-tu qu'une société
qui stagne est une société qui
pourrit ?
A : Je
me régale avec la plupart des slogans
de 68 (j'en profite pour vous conseiller d'acheter
"Les murs ont la parole", Tchou éditeur)
mais là, on est à la limite de
la Lapalissade !
Q : Tu
dédies ton roman à Éric,
ton mari, grand patron (EMI), quelle est la
part de Ferdinand en lui ?
A : Grâce
à lui j'ai observé les logiques
de management, et plus largement, d'entreprise.
A travers lui, j'ai suivi le parcours d'autres
grands patrons. J'ai profité de certaines
de ses analyses. Je m'en suis inspirée
aussi pour certains traits de caractère
de Ferdinand, ce côté talentueux
mais complexe, la séduction qu'il exerce
sans en avoir toujours conscience, une part
de son idéalisme. Mais Ferdinand n'est
pas Eric !
Q :
Ferdinand
se libère par des vols en Cessna, Richard
Bronson (Virgin) par la montgolfière,
que penses-tu d’Ernesto Bertarelli (même
prénom que le Che et G.E.Debord),
lui aussi grand patron et homme de défi ?
A : Pas
grand-chose. Je ne connais pas bien le sujet,
mais il me semble qu’il y a surtout un
mega-caprice de milliardaire là-dedans,
et un côté “regarde, c’est
moi qui ait la plus longue”. Franchement,
ça me fout des boutons. Ferdinand ne
vole pas pour remporter une coupe, mais parce
que c’est seulement là haut, dans
le ciel, qu’il trouve un exutoire, qu’il
se purge ! Là-haut, il a des pulsions
d’oubli et de mort...
Q : La
révolution est-elle un loisir de bourgeois ?
(Robespierre
(avocat), Che
Guevara (médecin))
A : Pour
penser la révolution, la construire,
la mener, il faut maîtriser le système
social au sein duquel on évolue. Il est
donc assez logique qu'on trouve à la
tête des révolutionnaires un grand
nombre de personnes ayant eu accès à
la culture et aux étages supérieurs
de la pyramide. C'est d'en haut, lorsqu'on touche
aux vrais privilèges qu'on démasque
le mieux les zones pourries...
Q :
Qu'y
aura-t-il après l'ère des loisirs,
combien de temps peut durer une
société sans travail, donc sans
hiérarchie, sans objectifs ?
A : Une
société sans travail ? Non,
ce n'est pas tout à fait ça. La
société qu'imagine Ferdinand,
c'est une société dans laquelle
le travail revient à une place utilitaire,
donc réduite, et cesse d'être une
valeur centrale. Ce n'est pas seulement l'ère
des loisirs mais aussi l'ère de la culture,
de la science, des arts et de la solidarité.
C'est une société fourmillante
d'activités, donc fourmillante d'objectifs
individuels autant que collectifs. Comme ce
n'est pas une société anarchique,
il y a forcément une forme de hiérarchie,
qui est le corollaire de toute organisation.
C'est une utopie sociale compliquée à
réaliser, mais peut-être pas impossible !
Q :
Tu évoques
l'utilisation bénéfique de l'IA
et des robots, n'as-tu pas vu
Terminator ?
A : Les
robots sont amenés à devenir très
autonomes. Comme ils se reproduisent en s'améliorant
sans cesse, certains craignent qu'un jour ils
décident de se débarrasser d'un
homme qu'ils trouveraient dangereux, inutile,
voire encombrant. C'est une hypothèse
sombre... Je préfère celle selon
laquelle les bots sont des creatures IA (Intelligence
Artificielle), qui poussent un homme vers l'Intelligence
Naturelle... Quoiqu'il en soit, les robots et
l'IA font déjà partie de notre
vie et il faudra de toute façon compter
avec eux, alors, anticipons !
Q :
Sérieusement, où en est la recherche
sur l'IA ?
A : L'intervention
de l'intelligence artificielle dans notre vie
quotidienne est déjà si grande
qu'on ne le remarque même pas, comme on
ne remarque pas l'air. l'IA orchestre les vols
des avions (une tache insurmontable aujourd'hui
pour un homme), détecte les cellules
cancéreuses dans nos corps et dirige
vers elles des rayons X avec une précision
surréaliste pour les exterminer. L' IA
trouve une information sur le Web en une fraction
de seconde (un volume de travail qui accaparerait
toute la vie d'un homme), etc -les exemples
sont innombrables.
Les applications et surtout les progrès
en matière d'IA sont constants. Actuellement,
l'équipe du MIT (une des meilleures dans
la recherche sur l'IA) travaille, entre autres
sujets majeurs pour l'avenir de l'humanité,
sur la façon de rendre les différents
porteurs d'IA (robots) sociables. Ils doivent
apprendre à communiquer entre eux pour
rendre leur travail plus efficace, or c'est
une tâche d'une complexité extrême.
Le MIT travaille aussi à améliorer
leur compréhension et leur connaissance
de l'être humain et de son fonctionnement.
Une phase capitale, évidemment. Dans
cet objectif, les chercheurs du MIT ont créé
le projet "Open
Mind" dans
lequel on est invité à participer
à l'apprentissage à travers une
sorte jeu. (Play a game, make a difference).
Allez-y !
Q :
As-tu
déposé les brevets des inventions
de Ferdinand, “Essential gum” et
Essential Frangrance” ?
A : Euh,
non, je devrais peut-être... et j’utiliserais
les bénéfices au profit de la
recherche, qui en France est la dernière
roue du carrosse !
* Beckett
* Baudelaire
|